Je suis assis dans le compartiment de ce train "Grandes Lignes", me permettant de voyager. J'ai la tête remplie de mots et le stylo ne demande qu'à glisser sur ce papier blanc et glacé comme la banquise. La plume y imprime des marques, des volutes, des cercles et des frises, semblables aux traces de patins que laisserait, sur cette immensité immaculée, un peintre illuminé ayant comme outils des lames enduites d'encre. Des grandes lignes, à l'infini, telles les dessins de Nazca. Une représentation démentielle pour qui ne regarde que la ligne elle-même. Des lignes visibles, à dessein, à condition de prendre suffisamment de recul pour en embrasser tous les contours. Les grandes lignes de mes pensées, sur lesquelles fleurissent des idées multicolores, donnant vie à ce dessin en noir et blanc. Et je plonge, me laisse aller à nager le long de ces grandes lignes de traîne. Plus besoin de masque ni de tuba, car je suis dans mon élément. Je plonge et suis ces lignes jusqu'à l'hameçon, que je sens accrocheur, brillant et multifacettes. Un appât pour idées, rêves et pensées qui viendraient à s'en approcher trop près, tels d'innocents poissons. Happées par un brusque mouvement de poignet sur le stylo, et les grandes lignes de mes idées se retrouvent prises à la ligne de mes délires, formant une ligne presque sans fin de dessins et de mots. Je souris, heureux de me sentir léger à l'idée d'avoir retrouvé la ligne. Je me sens bien, dans mon corps, dans mon cœur et dans ma tête. Je délire, je dérive au gré de la barque sur le courant, entraînant dans ce doux mouvement les lignes et les hameçons. Je suis ces lignes, ces rubans, ces pistes qui, avec quelque élan, me font décoller. Je tourbillonne, léger comme la plume et plane en altitude. Et je reviens, invariablement attiré, aimanté, au dessus de ces lignes qui dessinent une fresque haute en couleurs. Nul besoin de revenir à la ligne, cependant, car tout se télescope, tout s'harmonise et, lorsqu'on pense en voir la fin, apparaît déjà le début d'une autre. Et puis, revenir à quelle ligne ? Se trouverait-il, quelque part, une ligne directrice ? Dans cet enchevêtrement de lignes qui se croisent, y en aurait-il une qui mènerait, qui me guiderait plus qu'une autre ? Serais-je le pilote de ligne, ou un simple voyageur qui saute dans un wagon circulant sur ces grandes lignes, sans cesse émerveillé par le paysage qu'il découvre. Peu importe. La ligne est belle quand on ne la rompt pas, et je suis heureux lorsque tu es au bout de cette ligne. J'aime ces lignes téléphoniques qui me permettent d'entendre ta voix, et ces lignes électriques qui me permettent de suivre la mienne et sur lesquelles nous nous connectons. Si ta voix parcoure cette ligne jusqu'à mon cœur, et que mes mots circulent en sens inverse vers le tien, à quel moment nos corps vont-ils déborder ? Arriveras-tu à lire les lignes de ma main ? Y verras-tu nos lignes de cœur mélangées, enlacées ? A quel instant franchirons-nous la ligne Maginot ou la ligne bleue des Vosges afin de contempler ensemble l'horizon, cette ligne si belle lorsque le soleil se cache derrière ? Je me suis retrouvé en retrouvant cette ligne que je pensais perdue. Je dessine des lignes, fines et attirantes comme des strings, sous lesquelles ma plume, rechargée et chaude dans ma main, placera quelques points afin que, suspendue, tu puisses reprendre ton souffle. Ces lignes, sur lesquelles je glisse les mots l'un derrière l'autre, forment des colliers haut en couleurs qui se refont à l'infini. Ces colliers sont ma création et je te les offre, à Toi, ma Muse, avec un plaisir sans cesse renouvelé.
© 21/06/2010 - Hervé Garcia

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