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Vagabondages - BlessureBlessé.
L'animal est blessé. La bête a mal. Lui qui ne voulait que vivre en paix, au milieu de cette nature qu'il affectionnait, il a été traqué, chassé, blessé. La bête se meurt. Il était paisible, trouvant au milieu des bois ce dont il avait besoin. A boire, à manger, il avait à disposition et à satiété. Tout lui était fourni par les rivières et les forêts qui étaient son univers. Il ne prenait que ce dont il avait besoin, respectant son environnement, conscient que tout cet équilibre fragile, il n'en était pas garant mais en était partie prenante. Certes, il pouvait sembler cruel, à chasser lui aussi des animaux comme lui. Mais il lui fallait vivre et, pour cela, il lui fallait se nourrir, même si pour ça il devait prendre la vie à certains d'autres espèces. Il lui fallait continuer et assurer sa descendance. La vie passait donc par la mort d'autres êtres. Le cycle était à ce prix. Il rencontrait, au cours de ses allers et venues dans son territoire de chasse, d'autres congénères. Il fallait alors refaire le marquage, parfois se battre pour ce territoire. Mais jamais jusqu'à la mort. Quelques coups de pattes, quelques feulements plus appuyés, et des combats à la loyale, déterminaient vite qui allait céder. Le vaincu s'en irait chercher un autre terrain de chasse, ou reverrait les limites du sien. C'était ainsi. Une autre forme de chasse était aussi en jeu : celui de la partenaire. Il fallait assurer sa descendance, faire que d'autres puissent prendre le relais quand viendrait la fin. Il ne verrait pas la naissance, n'éduquerait pas les petits. Il reprendrait sa route, solitaire, à continuer à chasser pour sa pitance et garder ses frontières. Puis ses repères se modifièrent. Les eaux, autrefois si pures, dans lesquelles il aimait se baigner, nager et prendre quelques poissons, se troublèrent. Le goût changea. De même, les couleurs de tout ce qui composait ce milieu fait d'eau et de plantes se modifia. Des objets étranges apparurent au fond des rivières, inertes et parfois blessants pour les pattes. Puis les arbres se mirent à tomber. Ces arbres si forts, si grands. Ces arbres si protecteurs, parfois même pour ses propres proies. Des arbres qui étaient là bien avant lui, et qui auraient du lui survivre, voire survivre à ses descendants. Ces arbres tombaient dans des bruits assourdissants. Il entendait le bruit avant que d'entendre crier et pleurer ces piliers séculaires. Il les entendait gémir alors que leurs feuilles tremblaient, que les racines se cramponnaient à ce sol si doux, à cette terre si tendre avec ceux qui la respectent. Il les entendait pleurer, alors qu'ils tombaient à terre et qu'ils étaient découpés, débités encore vivants. Ceux qui étaient encore debout devenaient malades, et la bête ne savait pas si d'avoir vu tomber les leurs en était la cause. Les feuilles se racornissaient, les troncs saignaient et ils n'étaient plus ces havres de paix pour tous les petits êtres qui en dépendaient. Tous ces petits animaux dont lui-même dépendait, parfois. Car il lui fallait maintenant chercher plus loin, pour se nourrir, pour être à l'abri, pour trouver d'autres congénères. Il en rencontrait de moins en moins, d'ailleurs. Moins de concurrence, certes, mais ses semblables lui manquaient. Moins de compagnes également, et moins de compagnes, cela signifiait moins de descendants. Allait-on vers la fin de l'espèce ? On n'en était pas encore là, mais ça le perturbait, cette baisse de la population chez les siens. Puis vinrent d'étranges bipèdes. Oh, il en avait déjà aperçu. Mais ils étaient bruyants et ne présentaient pas beaucoup d'intérêt pour lui. Ils construisaient d'étranges abris avec les dépouilles des arbres abattus. Ils jetaient dans l'eau d'étranges produits qui la troublaient, faisaient apparaître une sorte de mousse compacte et nauséabonde. La curiosité le poussa plusieurs fois à s'approcher, à la nuit tombée. Ils paraissaient moins bruyants, à ce moment. Moins de mouvements et d'agitation, également. Rien d'intéressant, cependant, si ce n'était des restants de cadavres de ces animaux dont lui se nourrissait. Là, à même le sol. Puis il découvrit, alors qu'il était revenu, poussé par la faim, que hormis les restes de nourriture, il y avait également des restes de ses congénères. Des têtes, des peaux tendues, comme autant de trophées. Des dents et des griffes placées sur des fils que certains portaient autour du cou. Pourquoi ces morts ? Ces bipèdes ne les mangeaient pas, mais ils les tuaient. Pourquoi ? Que craignaient-ils ? Quel était leur but ? Des dents, des griffes, des peaux et des têtes juste pour en faire des parures ? Quelle déchéance ! Quelle espèce pouvait tuer par plaisir, sans chercher à se nourrir ? Quelle espèce tuait pour tuer, sans but ? Puis vinrent les clameurs. Ils l'avaient vu. Ils semblaient le craindre tout en cherchant à l'approcher. Mais lui était seul, et la crainte était plus de son côté que du leur, maintenant qu'ils s'étaient rassemblés et qu'ils s'agitaient, faisaient mouvement vers lui en hurlant. La fuite. C'était le seul moyen de ne pas laisser ces êtres maudits lui prendre ce qu'il était. Ne pas les laisser le dépecer vivant, comme ils faisaient avec ce qui les entouraient. Il n'était pas arbre. Il n'était pas petit animal docile ou sauvage. Il était tigre. Il ne se laisserait pas faire sans combattre. Il ne terminerait pas comme ses frères qui avaient peut être été naïfs ou surpris. Il vendrait cher sa peau, et le reste. Il courut longtemps. Il parcourut de grandes distances dans cette forêt qu'il connaissait si bien. Mais peu importe le temps et la distance, ils restaient sur ses traces, sans relâche. Puis vint un vacarme, une suite de petits bruits brefs et retentissants dans la quiétude de cette jungle qui n'était, habituellement, troublée que par les appels des animaux. Et quelques fragments de secondes plus tard, des douleurs au plus profond de son être. La bête est blessée. Le tigre a mal. De ses blessures s'échappe la vie. Et plus elle quitte son corps, plus elle semble habiter ces étranges bipèdes, les remplissant de joie malsaine. Quelle joie peut-on éprouver à tuer, à détruire la vie ? Il n'a jamais connu ce sentiment, lorsqu'il prenait celle de ses proies. Pas de tristesse, pas de remords, mais simplement l'assurance de pouvoir manger et survivre. Survivre. Il sent la vie quitter son corps et il est triste. Non pas pour lui, mais pour la vie qu'il laisse. Une vie provisoire à tous ceux qui vivent de la nature, à ceux qui la composent. Animaux, plantes, rivières. Tout ce qui, comme lui, finira détruit pour le plaisir, sans but précis si ce n'est de faire disparaître tout ce que ce bipède, qui s'appelle lui même "Homme", ne comprend pas. Et, lorsqu'un être détruit tout, sans distinction et sans comprendre, simplement pour se servir sans rien offrir, n'est-il pas le pire des animaux ? C'est sur cette ironie que le tigre rend son dernier soupir, attristé mais à la fois soulagé de quitter cette vie avant qu'il ne soit trop tard. © 15/06/2010 - Hervé Garcia ![]() Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons. Date de création : 15/06/2010 @ 16:52
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